Nearshoring et friendshoring : la recomposition silencieuse des flux commerciaux
Au-delà des déclarations politiques, les données douanières révèlent une réorientation réelle des flux commerciaux : Mexique, Vietnam, Inde et Pologne émergent comme les grands bénéficiaires de la fragmentation géoéconomique.
Le vocabulaire s’est imposé rapidement dans les rapports des banques d’investissement et les discours des chefs d’État : nearshoring (relocalisation vers des pays proches), friendshoring (vers des alliés politiques), reshoring (retour au pays d’origine). Derrière ces termes se cache une transformation réelle, mais différenciée selon les secteurs et les pays, que les données commerciales permettent désormais de quantifier avec précision.
La preuve par les données
Le signal le plus fort est celui du Mexique. En 2023, le Mexique est devenu le premier fournisseur des États-Unis, dépassant la Chine pour la première fois depuis 2003. Les exportations mexicaines vers les États-Unis ont atteint 475 milliards de dollars en 2023, contre 427 milliards pour la Chine. Les flux d’IDE au Mexique ont atteint 36 milliards de dollars en 2023, record historique, tirés par les investissements dans l’automobile électrique (Tesla, BMW, Stellantis), l’électronique et les équipements industriels.
Le Vietnam présente une trajectoire similaire dans l’électronique. Sa part dans les importations américaines d’appareils électroniques a progressé de 5 % en 2017 à 12 % en 2024. Samsung produit désormais 50 % de ses smartphones au Vietnam. Apple y assemble des AirPods, MacBooks et une fraction croissante d’iPhones via son réseau de sous-traitants.
En Europe, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Roumanie concentrent une part croissante des investissements industriels d’entreprises cherchant à sécuriser leurs approvisionnements post-pandémie et post-invasion ukrainienne. Le secteur automobile (Stellantis, Volkswagen, Toyota) et l’électronique (LG, Samsung, Foxconn) y ont massivement investi.
Les limites de la narration
Les études économiques nuancent cependant l’ampleur du phénomène. Une analyse de la Fed de New York (2023) estime que 30 à 40 % de la croissance des exportations mexicaines vers les États-Unis reflète un simple transbordement de produits chinois — assemblage de composants chinois sur le sol mexicain pour bénéficier des préférences USMCA. Ce phénomène, qualifié de “trade deflection”, affaiblit l’objectif stratégique américain de découplage avec la Chine.
La capacité industrielle réelle des pays bénéficiaires constitue une contrainte majeure. Le Vietnam manque d’ingénieurs, d’infrastructures énergétiques fiables et de fournisseurs locaux de composants avancés. L’Inde souffre de complexités réglementaires et logistiques persistantes malgré les progrès réels du programme “Make in India”. La Pologne approche du plein emploi dans ses zones industrielles.
Implications institutionnelles
La recomposition des flux commerciaux crée des tensions dans les cadres multilatéraux. Les accords commerciaux régionaux prolifèrent : le RCEP (15 pays Asie-Pacifique, 30 % du PIB mondial) est en vigueur depuis 2022 et facilite le commerce intra-asiatique indépendamment des tensions US-Chine. L’IPEF américain (Indo-Pacific Economic Framework) progresse sur le volet des chaînes d’approvisionnement mais reste sans accès préférentiel au marché américain, ce qui en limite l’attractivité pour les partenaires asiatiques.
La question centrale des cinq prochaines années est de savoir si la recomposition des flux aboutira à une efficacité comparable à celle de la mondialisation des années 2000, ou si les coûts supplémentaires (logistique, formation, infrastructure) se traduisent par une inflation structurelle des biens manufacturés dans les pays importateurs.