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Thematic dossier

Trade & Investment

Fragmentation géoéconomique, crise de l'OMC, politiques industrielles et recomposition des chaînes de valeur mondiales.

31 500 Md$
Commerce mondial de marchandises
— OMC 2024
1 230 Md$
IDE mondiaux nets
— CNUCED 2024
360+
Accords commerciaux actifs
— OMC RTA Database
27
Disputes OMC actives
— OMC DS 2025
56 %
Commerce / PIB mondial
— Banque mondiale 2024
2,6 %
Tarif moyen appliqué
— OMC 2024
4 200 Md$
Commerce numérique transfrontalier
— CNUCED 2024
-14 %
Contraction IDE Chine
— CNUCED 2024

Panorama : un système commercial sous tensions structurelles

Le commerce international traverse une période de rupture systémique sans précédent depuis la fondation du GATT en 1947. Trois dynamiques convergentes redessinent les règles du jeu : la paralysie de l’OMC comme instance de régulation, le retour massif des politiques industrielles nationales, et la fragmentation géoéconomique accélérée par la rivalité sino-américaine.

En volume, le commerce mondial de marchandises a atteint 31 500 milliards de dollars en 2024, mais la croissance a nettement ralenti : selon l’OMC, le volume des échanges a progressé de seulement 2,7 % en 2024 après une contraction de 1,2 % en 2023 — loin des 5 % annuels de la mondialisation euphorique des années 2000. La part du commerce dans le PIB mondial, qui avait culminé à 61 % en 2008, s’est stabilisée autour de 56 %, reflet d’une démondialisation partielle.

Le paradoxe de la période réside dans la coexistence de flux commerciaux records en valeur absolue et d’une érosion accélérée du cadre multilatéral qui les soutient. Les accords préférentiels prolifèrent (360+ actifs en 2025), mais leur superposition crée une complexité croissante qui avantage les grandes entreprises au détriment des PME et des pays en développement.

L’OMC en crise de légitimité

L’Organisation mondiale du commerce affronte une crise existentielle depuis le blocage de son mécanisme d’appel en décembre 2019. Le refus américain — bipartisan, de Trump à Biden — de valider les nominations à l’Organe d’appel a vidé de sa substance le système de règlement des différends, pilier de la crédibilité de l’organisation depuis 1995.

Face au vide, 53 membres ont mis en place le MPIA (Multi-Party Interim Appeal Arbitration Arrangement), une solution de contournement qui préserve une forme d’appel mais exclut les États-Unis, la Chine et l’Inde — soit les trois premiers acteurs commerciaux mondiaux. Cette architecture à deux vitesses fragilise la prévisibilité juridique sur laquelle repose la confiance des entreprises dans les échanges internationaux.

La 13e Conférence ministérielle d’Abou Dhabi (février 2024) a livré des résultats contrastés. L’accord sur les subventions à la pêche illicite, obtenu à Genève en 2022, a été partiellement renforcé. En revanche, les négociations sur l’agriculture — soutien interne, concurrence des exportations — sont restées dans l’impasse sous la pression combinée de l’Inde et d’un bloc de pays en développement refusant de remettre en cause leurs programmes alimentaires nationaux. La réforme de l’Organe d’appel, malgré les discussions actives au sein du groupe de négociation DSU, n’a pas abouti.

Ngozi Okonjo-Iweala, reconduite à la tête de l’organisation en 2025, s’appuie sur une stratégie de petits pas : accords sectoriels plurilatéraux, transparence sur les subventions, facilitation des échanges pour les pays les moins avancés. L’ambition d’un grand accord multilatéral paraît hors d’atteinte dans le contexte géopolitique actuel.

La guerre commerciale US-Chine : nouvelle normalité

La rivalité commerciale entre Washington et Pékin a franchi un seuil qualitatif avec le retour de l’administration Trump en 2025. Les tarifs imposés sur les importations chinoises, portés progressivement à 145 % sur les produits industriels stratégiques, ont été maintenus par Biden et substantiellement relevés dès janvier 2025. La Chine a riposté par des tarifs de 125 % sur les produits américains, des restrictions à l’export sur le gallium, le germanium et le graphite, et le renforcement de sa liste d’entreprises non fiables.

L’impact sur les flux commerciaux bilatéraux est documenté mais nuancé. Les échanges directs US-Chine ont effectivement reculé de 15 % entre 2018 et 2024 en volume. Toutefois, une partie significative du commerce a été réorientée plutôt que supprimée : le Mexique est devenu en 2023 le premier fournisseur des États-Unis, dépassant la Chine, mais des études de l’OMC et de la Fed montrent qu’une fraction substantielle de ces exportations mexicaines intègre des intrants chinois transformés. Le Vietnam, l’Inde et la Thaïlande jouent un rôle similaire en Asie.

La guerre commerciale a également une dimension technologique sans précédent. Les contrôles américains sur les exportations de semi-conducteurs avancés, les équipements de lithographie (ASML) et les logiciels d’IA constituent une restriction commerciale d’un nouveau type, ciblant non pas des flux de biens finis mais les capacités de production elles-mêmes. Cette logique de découplage technologique s’étend progressivement aux biotechnologies, à l’informatique quantique et aux communications satellitaires.

Le retour des politiques industrielles

L’Inflation Reduction Act américain (369 milliards de dollars sur dix ans) et le CHIPS and Science Act (52 milliards) ont marqué en 2022 le retour en force de la politique industrielle au coeur de la stratégie économique des grandes puissances. Ces programmes, combinés aux crédits d’impôt massifs pour les véhicules électriques, ont immédiatement suscité des réactions diplomatiques : plaintes au titre de l’OMC déposées par l’Union européenne, le Japon et la Corée du Sud, négociations bilatérales intensives.

L’Union européenne a répondu par le Règlement sur l’industrie à zéro émission nette (Net-Zero Industry Act), le Règlement sur les matières premières critiques et, surtout, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM). Ce dernier, entré en phase définitive en janvier 2026, impose une tarification carbone sur les importations d’acier, d’aluminium, de ciment, d’engrais, d’électricité et d’hydrogène. Son impact redistributif est considérable : les exportateurs les plus touchés sont la Russie (acier, aluminium), la Turquie (acier), l’Ukraine (acier) et la Chine (aluminium, engrais). L’Inde et le Brésil ont déposé une demande de consultations à l’OMC en janvier 2026.

La Chine continue de déployer sa politique Made in China 2025 — rebaptisée mais pas abandonnée — ciblant dix secteurs technologiques stratégiques avec des subventions cumulées estimées à plus de 200 milliards de dollars. Les surcapacités industrielles chinoises dans les véhicules électriques, les panneaux solaires et les batteries ont déclenché une vague de mesures de sauvegarde en Europe (tarifs de 17 à 35 % sur les VE chinois depuis 2024), aux États-Unis et dans plusieurs pays émergents.

Recomposition des chaînes de valeur

La pandémie de 2020-2021, les tensions géopolitiques et la recherche de résilience logistique ont catalysé une recomposition des chaînes de valeur mondiales. Le terme nearshoring (relocalisation dans des pays proches) recouvre des réalités hétérogènes selon les secteurs.

Dans l’électronique et les semi-conducteurs, la géopolitique l’emporte sur la logique de coût. TSMC construit des usines en Arizona (12 milliards de dollars, production 2024) et en Allemagne (10 milliards, production 2027). Samsung et SK Hynix investissent massivement au Texas. Ces relocalisations sont économiquement sous-optimales — les coûts de production sont 30 à 50 % plus élevés qu’en Asie — mais politiquement impératives dans le contexte de la rivalité technologique sino-américaine.

Dans l’automobile, le passage aux véhicules électriques restructure les chaînes d’approvisionnement autour du triangle batteries-anode-cathode. Le Mexique capte une part croissante des investissements des constructeurs et équipementiers cherchant à bénéficier des avantages de l’USMCA pour l’accès au marché américain. Les flux d’IDE vers le Mexique ont atteint 36 milliards de dollars en 2023, un record, dont une fraction significative provient d’entreprises asiatiques cherchant un “passeport” nord-américain.

En Europe, la guerre en Ukraine a accéléré la diversification des approvisionnements énergétiques et de certaines matières premières, tout en renforçant le nearshoring vers l’Europe centrale et orientale pour les industries manufacturières.

Commerce numérique et IA : le vide réglementaire

Le commerce numérique transfrontalier représente désormais 4 200 milliards de dollars selon la CNUCED, un chiffre qui sous-estime l’ampleur réelle des flux de données, de services et de propriété intellectuelle associés aux plateformes numériques. Or le cadre de régulation multilatérale de ces échanges est inexistant ou lacunaire.

L’expiration du moratoire OMC sur l’imposition de droits de douane sur les transmissions électroniques (mars 2024) a créé une incertitude juridique majeure. Bien qu’aucun pays n’ait encore imposé de tels droits, la fin du moratoire signale l’épuisement du consensus et ouvre la voie à des mesures unilatérales. Les négociations sur l’accord JSI (Joint Statement Initiative on E-Commerce), qui regroupent 91 membres représentant 75 % du commerce mondial, se heurtent à des divergences profondes entre le modèle américain (libre circulation des données), le modèle européen (RGPD, souveraineté avec exceptions) et les modèles chinois et indien (localisation stricte des données).

L’émergence des outils d’IA générative ajoute une couche de complexité : comment taxer les services rendus par des modèles entraînés dans un pays, déployés dans un second, et utilisés dans un troisième ? La question des droits de propriété intellectuelle sur les données d’entraînement est portée devant les tribunaux dans plusieurs juridictions simultanément.

Perspectives 2026-2030

Trois scénarios structurent les projections des institutions internationales pour la fin de la décennie.

Le scénario de fragmentation accélérée voit le système commercial mondial se fragmenter en trois blocs relativement imperméables : sphère dollar-OTAN, sphère yuan-BRICS, et un espace intermédiaire de pays non-alignés (ASEAN, Afrique subsaharienne, Amérique latine) naviguant entre les deux. L’OMC subsiste comme forum de dialogue mais perd toute capacité coercitive. Ce scénario est celui que reflètent le mieux les tendances actuelles des IDE et des politiques industrielles.

Le scénario de stabilisation multipolaire suppose que les coûts économiques de la fragmentation — inflation importée, inefficiences logistiques, duplication des investissements — finissent par peser suffisamment pour inciter à une forme de modus vivendi entre grandes puissances. Des accords sectoriels (matières critiques, normes de durabilité) pourraient émerger en dehors du cadre OMC.

Le scénario de réforme progressive est le plus incertain : il requiert un accord US-Chine sur la réforme de l’Organe d’appel, un encadrement multilatéral des subventions industrielles, et un accord sur le commerce numérique. Les variables clés sont l’issue des prochaines élections américaines, la trajectoire de l’économie chinoise et la capacité de l’UE à maintenir une position unitaire sur les grandes négociations commerciales.

Analyses & review